Préludes du nominalisme


Préludes du nominalisme
Préludes du nominalisme
    La philosophie d’Occam naquit et se développa dans un milieu déjà profondément imprégné de thèses nominalistes. Durand de Saint-Pourçain, maître de théologie à Paris en 1312, et mort évêque de Meaux en 1334, écrivit de 1310 à 1312 un Commentaire sur les Sentences qui refusait d’accepter la description thomiste de la connaissance, en se fondant, comme le fera Occam, sur l’expérience. D’abord il nie l’existence des « espèces », intelligibles ou sensibles, dont nul ne peut constater l’existence. Il nie l’existence de l’intellect agent ; cet intellect n’a en effet d’autre rôle que de permettre l’abstraction en éclairant les images venues des sens ; or l’abstraction s’explique, d’une manière bien plus simple, par la façon dont l’intellect possible considère les images (secundum considerationem). Il nie l’existence des universaux, d’abord parce que toute existence est, par elle-même, singulière ; il n’y a nullement besoin d’un « principe d’individuation » particulier, puisque toute forme et toute matière existantes sont telles ou telles : universalité n’est rien qu’indétermination ; une même réalité est un singulier quand elle est saisie d’une manière déterminée, un universel si elle est conçue d’une manière indéterminée : or cette conception suit l’opération par laquelle nous la considérons » séparée des conditions individuelles ; l’universel n’est rien avant cette opération ni indépendamment d’elle.
    Un peu plus tard, Pierre d’Auriole, qui enseigna à Bologne (1312), à Toulouse (1314), devint maître de théologie à Paris en 1318 et mourut en 1320, soutint des idées très analogues dans un Commentaire des Sentences dont les deux rédactions ont été écrites entre 1312 et 1318. Comme Durand, Pierre d’Auriole conteste la prétendue valeur et dignité de l’universel ; c’est avant tout par son rôle dans la connaissance qu’il est attaqué ; la connaissance de l’universel est confuse et indistincte ; « il est plus noble de connaître une chose individuelle et désignée, que de la connaître d’une manière abstraite et universelle ; la connaissance de l’individu est l’exemplaire et le signe de la connaissance de l’universel ; elle l’éclairé et l’explique parce qu’elle est plus claire et plus certaine ». Cette conception de l’universel se rattache à une idée toute nouvelle de la connaissance ; pour les thomistes, il y a la chose et l’esprit, et entre les deux la species ou forma specularis, qui est le moyen par lequel on connaît la chose : pour Auriole, cette espèce ou apparence n’est pas un moyen d’atteindre la chose, elle est elle-même l’objet et le seul objet de connaissance. Cette apparence, qui est un être intentionnel, est née grâce à l’assimilation de l’esprit à la chose ; mais c’est à elle, à cette conception de l’esprit, que se termine la connaissance ; or cette apparence peut être plus ou moins parfaite, et c’est par son imperfection que s’explique le genre ; lorsque l’impression est plus complète et plus distincte, naît alors l’individu.
    Cette simplification de la théorie de la connaissance est dominée par le principe d’économie que l’on attribue en général à Guillaume d’Occam, mais dont Auriole donne la formule suivante : « Multitudo ponenda non est, nisi ratio evidens necessaria illud probet aliter per pauciora salvari non posse » ou : « Frustra fit per plura quod fieri potest per pauciora. »
    Chez Pierre d’Auriole, ce nominalisme n’aboutit pas pourtant, comme chez Guillaume d’Occam, à nier un ordre fixe et nécessaire au fond des choses. Comme plusieurs nominalistes, Pierre est platonicien lorsqu’il s’agit de théologie : les essences des choses créées ne sont pas produites arbitrairement par Dieu, comme chez Duns Scot ; Dieu connaît toutes les natures dans la simplicité de son essence, de la manière dont on pourrait concevoir qu’on connaisse toutes les roses individuelles en connaissant la quiddité de la rose ; seulement chez nous, cette quiddité n’est qu’un être objectif intentionnel, un être diminué. Il s’ensuit qu’il y a une règle à l’amour de Dieu, et aucun arbitraire dans la prédestination ; Dieu, qui se complaît en son essence, se complaît en même temps dans les créatures à proportion de leur perfection ; la puissance, par laquelle il donnera la vie éternelle aux prédestinés, n’est donc pas du tout arbitraire, bien qu’elle ne soit pas non plus nécessaire, mais qu’elle résulte d’un acte libre de sa volonté.

Philosophie du Moyen Age. . 1949.

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